L’inconstance Free Jazz

Si la musique était une cour de récré, le Free Jazz serait probablement l’enfant hyperactif de l’école. Celui qui court partout en hurlant et en poussant des vocalises incompréhensibles, celui qui ne peut pas s’empêcher de gigoter quand la maitresse l’attrape par la manche, sans savoir se concentrer ou rester sérieux plus de deux minutes. Analyse des symptômes et diagnostic.

 Aah, le free jazz … Un genre qui compte probablement autant de détracteurs que d’admirateurs dévoués. S’il est l’enfant hyperactif de la cour de récré, il est aussi le courant abstrait de l’histoire de l’art : dénoncé comme « mauvais », « laid » ou comme étant la preuve d’un manque de talent pour certains ; alors que pour d’autre, il sera « coup de génie », élan libérateur, une véritable révolution.

Comme l’art abstrait, son but premier, c’est de s’affranchir des règles. Agathe nous avait parlé en février dernier du mouvement big band, un jazz de blanc paramétré pour la danse et la vente. Dans les années 40/50, le bebop vient déjà taper dans la fourmilière en révolutionnant la rythmique à l’aide de coupures abruptes et de solos tortueux. Le bebop se veut plus nerveux, mais reste néanmoins encore très dansant.

Mais comme tout enfant hyperactif est rarement satisfait, les années 50/60 voient l’apparition d’un autre genre, qui souhaite s’affranchir des limites encore imposées par le bebop. Le tempo était le sacro-saint élément dans le jazz : le free jazz l’absout. La grille harmonique est la Bible de tout musicien : le free jazz la déchire.

La grille harmonique c’est une grille de 8 cases et de deux lignes : A et B. Chaque case représente une mesure, et dans chaque case, on écrit un accord. Il s’agit ensuite de jouer la ligne A, de gauche à droite, puis la ligne B. La grille est préétablie avant l’entrée sur scène, ce qui permet d’enchainer les accords de manière cohérente au sein du groupe, même lors d’improvisation. La grille sert de trame principale. Le free jazz, lui, va s’incruster sur scène sans échauffement. Ornette Coleman, qui est un des pionniers du mouvement, avait pour slogan « let’s play the music, not its background » : jouons la musique et non pas sa trame.

D’ailleurs, en septembre 61, Ornette Coleman sort l’album « Free Jazz : A Collective Improvisation » où il fait improviser ensemble deux quartets, attribuant à chacun une piste stéréo : dans l’oreille gauche vous aurez le premier quartet, dans la droite le second. Le maitre mot n’est plus « succession » (d’accords), mais « simultanéité » : chaque quartet réagit à ce que joue l’autre. L’album devient la pierre angulaire du mouvement qui en adopta le nom.

Le jazz a brisé ses carcans et s’est donc libéré. Les musiciens se sont libérés eux-aussi et peuvent, enfin, jouer une musique qui leur est propre, et non plus une musique propre au genre qu’ils ont choisi. C’est un peu ce qui donne son aspect cacophonique au free jazz : chacun joue qui il est, ce qu’il a envie de jouer. Le musicien n’est plus contraint de s’en tenir à la grille. La cohabitation entre plusieurs fortes personnalités, on le sait bien, n’a pas toujours produit que du beau.

 Contrairement à n’importe quel autre sous-genre du jazz, soit-il swing, fusion, bebop, ethnique, etc., le free jazz n’a aucune signature rythmique particulière. Il accélère ou ralenti comme bon lui semble, ou plutôt comme il semble bon à chaque musicien. C’est un peu ça, sa signature à lui, l’inconstance. Voire même l’incontinence. On pourrait aisément comparer les solos tortueux et les envolées barbares des cuivres à une diarrhée verbale.

 Derrière les cris violents des trompettes, il y a des revendications. Le jazz est une musique noire, mais de plus en plus de blancs se l’étaient approprié, la commercialisent, la rende de plus en plus accessible … Il y avait dans le jazz une belle part de séduction. Avec le free, on peut y voir un moyen pour les noirs d’arracher violemment leur jazz aux mains des blancs. Ornette Coleman (encore lui) nomme un de ses albums « This is Our Music » (c’est NOTRE musique). Mais le duel familial (qui du papa ou de la maman aura la garde de l’enfant) s’arrête là. Il n’y a aucune ségrégation raciale dans le mouvement, et blancs et noirs se retrouvent parfois côte à côte dans les quartets. Il s’agit plutôt de revendiquer un certain héritage, plutôt que de s’opposer à l’autre.

 Le free jazz aujourd’hui, a peut-être un peu disparu, sous sa forme la plus pure. Mais il peut être fier d’un héritage certain : par la volonté d’intégrer volontairement des formes plus violentes, plus marginales dans un genre qui tournait en rond, on peut le rapprocher du punk ; dans sa quête d’un renouveau, il aura sans doute inspiré le mouvement nu-jazz ; en mettant en avant l’improvisation et la déconstruction, il aura très certainement influencé des genres aussi divers que le krautrock, la musique contemporaine ou d’avant-garde, ou bien encore certains sous-genres du rock comme le math-rock ou le rock/métal expérimental par ses syncopes rythmiques. La forme n’est peut-être plus, mais l’idée a encore de beaux jours devant elle.


Publicités
Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s