Le Noise : du bruit qui fait musique

Pour décrasser les oreilles et prendre la tangente, une visite guidée du noise s’impose. Sous le bruit naissent les humeurs. Sous le vacarme, la sérénité. Même si le mot bruyant (noisy en anglais) peut qualifier le rock dès sa naissance, c’est à un courant paru dans les années 80′ que le terme est associé. Noisy n’est pas nausée.

Derrière des bruits totalement informes, il y a tout de même une construction. Il y a quand même de la musique, du spectacle, de la performance et finalement, même si Sunn O))) voit parfois son public vomir ses tripes, en général tout se termine bien.

Le noise, c’est vraiment le son d’aujourd’hui, de par cet ensemble d’informations sonores, accablantes, chaotiques, de par cet étirement temporel qui nous submerge et réactive tous nos sens.

Ça ressemble au climat d’une journée, à ses couleurs, à ses lumières. En pleine journée, tu as des couleurs primaires, franches, directes, et à mesure que le jour tombe, elles se dirigent toutes vers des nuances de gris. De gris et de bruits dont les contours restent flous. Quoiqu’il arrive, la nuit noire reste profonde.

Le noise, c’est d’abord une théorie, un manifeste, celui de Luigi Russolo. On retrouve ensuite beaucoup de courants qui s’amusent avec le bruit, qui apportent beaucoup de réflexion sur le bruit et la façon de l’ordonner, comme le compositeur John Cage et son rapport avec le silence.

Mais d’une manière plus punk, à travers le Metal Machine Music de Lou Reed, on va doucement tomber dans la musique industrielle européenne de la fin des 70’. Ce post-punk garde la rage, casse le côté pop, donne un mur de bruit, utilise des instruments électriques, mais également n’importe quelle plaque de métal.

Enfin, plus récemment, on a toute une scène japonaise qui, depuis le milieu des années 80, va poser les bases de la noise moderne. Comme Merzbow, mais aussi K Jerino, guitariste vocal extrêmement puissant et douloureux. Il fait sortir beaucoup de douleur de son corps et nous fait ainsi comprendre qu’il y a bien plus de possibilités que juste des choses ordonnées et produites.

Une guitare, une pédale de distorsion et un petit ampli suffisent à produire une profusion sonore, simple, directe, à lâcher prise totalement en mettant tout à fond.

Le but ensuite est d’enregistrer plusieurs pistes avec cette configuration, chacune avec une séquence différente bien sûr, voire un space écho ou un générateur de bruit blanc, qui sert en fin de compte de feuille vierge sur laquelle mixer les différentes couches et fabriquer le mur de bruit.

Entièrement monolithique et sans aucune variation. Sauf que le but est de n’entendre qu’une seule note alors que ce n’est vraiment fait qu’avec du bruit.

D’autres musiciens bruitistes commencent à partir de la vidéo digitale. Ce qui est très moderne. Créer du bruit avec une image de mer par exemple, qui donne un bruit. Et si on prend un autre film, on obtient forcément une autre séquence.

D’autres sont plus dans la mouvance concrète, utilisent assez peu de traitement électronique, un peu comme Pierre Henry. La prise de son originale est très importante, plus que la saturation, et sera beaucoup moins dénaturée par la suite. Comme du gaz qui passe à travers de l’eau et va faire vibrer une feuille. Cette séquence va donner un son, un sifflement électronique alors que toute la source est naturelle.

C’est du feel recording, qui n’est pas statique mais dynamique. C’est une vraie démarche de sculpteur, de plasticien appliqué à la musique.

Vaseux, abrasif ou épuisant, le noise ne laisse pas indifférent. Le noise est forcément une promesse. La promesse de braver les capacités de la musique à rejeter toute mélodie, toute parole. Des crises d’acouphènes, des rages de dents des Japonais de Merzbow à l’intensité des groupes du label américain Amphetamine Reptile, le noise est une musique sombre, brutale qui pousse le rock dans ses retranchements.

De Captain Beefheart à Stockhausen, en passant par le Velvet Underground, le bruit est « un phénomène non directement réductible à un autre bruit ». Le noise n’est pas que du bruit, mais une espèce de continuum sonore.

Seulement, dans ce continuum, il y a un certain bruit qui reste noisy, qui résiste à la continuité et fait la différence. Il peut s’agir d’un léger décalage dans la progression d’accords, d’une note tenue au-delà de la durée attendue, ou encore de bégaiements inhumains : le noise est à chercher dans les bas-côtés des routes tracées par les bluesmen.

Dans le blues, on trouve déjà ce bruit qui crée et assure la continuité, puis un autre bruit qui la brise. Le blues est une ritournelle, une chanson qui doit de toute façon se libérer du sol et devenir chantable tout le temps, quand et comme on peut.

Son côté aléatoire et précaire exprime le chaos de la vie des Afro-américains. On l’a déjà dit, le blues est né lorsque les Noirs, émancipés de l’esclavage, se mettent à travailler en tant que fermiers indépendants. Indépendants et solitaires. Parti du collectif et des champs de coton, le blues va garder cette polyphonie. Poni Blues, de Charley Patton, superpose différentes mesures : à quatre temps pour le chant, à trois et cinq temps pour la guitare, binaire pour la basse.

Les membres du Velvet Underground ne sont pas connus pour être des bluesmen, et pourtant… John Cale explique que son groupe veut donner une réponse à la théorie de La Monte Young sur le blues : comment jouer en même temps tous les trois accords de base ? Cette pratique est devenue fondamentale pour le Velvet. Elle donne une qualité de rêve à la chanson. On pense par exemple à l’alto dans Venus in Furs ou Heroin, qui donne une basse continue (ou drone).

Les sons des ailes d’hélicoptères formant un quartet avec des instruments à cordes chez Stockhausen, sont-ils du bruit intégré à la musique dans le même sens que la voix rauque de Charley Patton, décalée par rapport à sa guitare acoustique ?

Chez tous, une partie de la musique s’apparente à une opération de dialogue entre l’instrument et le matériau qu’il révèle. Ils ont en commun le talent de briser leur propre mur de son. Les techniques, les inspirations, les intentions sont à la fois hors-norme et très à l’écoute du monde. C’est ainsi que « du Chaos naissent les Rythmes ».

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2 réflexions sur “Le Noise : du bruit qui fait musique

  1. […] vous avait parlé du noise, ou musique bruitiste le mois dernier. L’acouphène revient en avril avec le noise rock, ou rock bruitiste. Et ce n’est pas tout à […]

  2. […] de cohabitations musicales surprenantes. Au rap et au broken beat du broka, se juxtaposent techno, noise, dubstep et deephouse. Le rappeur vient de créer le […]

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