Le mouvement Big Band : jazz paradoxal

Quand on pense jazz, on pense généralement improvisation, liberté rythmique, solos à couper le souffle et moyen d’expression de la population noire. Pourtant, assez paradoxalement, dans l’après-guerre, ce sont des blancs qui règlent tout comme sur du papier à musique qui tiennent le devant de la scène et piquent la vedette aux plus grands pionniers du genre.

Leur style, le big band. Traduction : grand groupe. En gros, les musiciens qui réussissent le mieux et qui s’imposent, ce sont des simulacres de formation jazz qui cachent en fait une mécanique bien rodée digne d’un orchestre symphonique. Le jazz du big band est minuté, séquencé, ce qui lui vaut de créer un autre paradoxe : celui de ne pas se plier aux vraies conventions du jazz. Car le jazz, rappelons-le rapidement, c’est, comme l’explique si bien Max Roach (compositeur jazz et pionner du bebop) « de la musique démocratique, de la créativité collective », un dialogue entre musicien et public qui crée, à lui seul, la performance artistique. Le jazz n’est donc pas une forme en soi, et le seul dogme qu’il impose est justement de ne pas en avoir. C’est une musique du cœur, qui exprime ce que le musicien est intrinsèquement lorsqu’il fait face à son public.

Le big band en est tout le contraire. Véritable machine à fric, le mouvement big band est très majoritairement commercial. A tel point que pour vendre, on invite des stars du jazz et de la soul à gogo. Musiciens et chanteurs se mêlent au produit faussement estampillé jazz, pour lui en redonner la couleur. Même la rythmique change, passant du binaire utilisé par les pionniers de la Nouvelle Orléans à des compositions en quatre temps

En quelques années, le genre s’installe dans les mœurs et fait danser l’Amérique toute entière. A la fin des années 1920, on n’entend plus que cela. Paul Whiteman, Ted Lewis Ben Bernie ou encore Bob Haring pour grands noms du genre au début du mouvement, ce sont ensuite d’autres artistes qui brillent sous le feu de la rampe : je nomme entre autres Bennie Goodman, Glenn Miller, Duke Ellington. Leur atout ? L’insertion du swing, dès 1930, et ce jusqu’en 1950 (introduction de la contrebasse et des percus).

La musique, rayonnante et quelque peu baroque tant la surenchère est de mise par moments, contraste avec le contexte de l’époque. Ségrégation, grande dépression et son crach boursier, deuxième guerre mondiale… le tableau est loin d’être aussi brillant et poli que les cuivres. On s’en doute, et l’adage nous donne raison, la musique adoucit les mœurs. Les big bands font les tournées des campements militaires et disperse ses notes rassurantes aux militaires. Ce qui aura par ailleurs coûté la vie à Glenn Miller.

Après-guerre, vent de changement. La sombre période est enfin passée, on aspire à une toute autre musique, l’économie ne permet plus les fastueuses formations et les grèves des syndicats de musiciens de 42 et 48 n’aidant pas, les big bands tombent un par un dans l’oubli. Ceux qui survivent au désintérêt croissant des Américains, ce sont ceux qui acceptent de se renouveler. C’est ainsi que Coltrane, entre autres, introduit son free jazz dans les partitions métronomées de l’orchestre, et lui offre ainsi toute la liberté de s’exprimer. Avec le déclin des big bands, c’est aussi toute leur place que l’on rend aux plus grands maîtres du jazz, Louis Armstrong en tête de file. De nouveaux visages prennent le pas, sont libres d’expérimenter. De Dizzie Gillespie, Charlie Parker et Max Roach naît le bebop, De Davies le cool jazz, De Coltrane le free jazz… Sans un instant de laisser aller à l’immobilisme, le jazz retrouve la parole. Le musicien renoue enfin le dialogue avec son public.

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Une réflexion sur “Le mouvement Big Band : jazz paradoxal

  1. […] c’est de s’affranchir des règles. Agathe nous avait parlé en février dernier du mouvement big band, un jazz de blanc paramétré pour la danse et la vente. Dans les années 40/50, le bebop vient […]

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