Veillée d’âmes pour le reggae

Entre ghetto et star system, arrêt sur images d’un style pendant (trop) longtemps vampirisé par le grand rastaquouère. Mais, à tout bien réfléchir, la carrière de Bob Marley est tout aussi méconnue que celle du reggae.

Décousue, l’histoire du reggae l’est d’office tellement ce style de vie a été imagé, galvaudé, réduit à la musique jamaïcaine et à un bon gros joint. Décousue, elle le restera car je ne vais pas vous faire la leçon. Moi-même je suis longtemps resté emmêlé dans les dreds du fameux Bob.

Le reggae fondateur, représenté par Toots & The Maytals, Gregory Isaacs ou Bunny Wailer, est déjà de l’histoire ancienne. Comme Abraham ou les premiers pèlerins des futurs Etats-Unis d’Amérique.

Ses racines, on doit les chercher plus loin, là-bas, à quelques encablures de la Mer Rouge, chez les groundations des Mystic Revelation of Rastafari. Ce mode de vie et cette idéologie empruntent largement à la Bible.

Plus que des prières ancrées dans des rituels de possession, les groundations sont des chants de louanges ou de moquerie des esclaves, menés par un maître de cérémonie, pulsés par des hochets et des tambours. Nous sommes dans l’Éthiopie des années 30′.

C’est ensuite au tour du mento ironique. Dans les années 50′, Gilzene & The Blue Light popularise cette mélodie proche du calypso, musique de fête aux textes satiriques ou grivois, un peu osés. Elle se compose de banjos, de guitares et d’une rumba box pour des rythmes entre la salsa et l’assiko, danse camerounaise de guérison transformée en fête collective, animée, parfois acrobatique mais sans non plus être totalement volcanique.

C’est avec ce lourd mais magnifique bagage musical et spirituel que le reggae traverse l’océan pour devenir le chant des esclaves des Caraïbes. C’est toute la richesse d’une musique intimement liée à l’histoire d’une nation d’opprimés. Nation qui ne s’embarrasse pas de la couleur de peau.

La musique adoucit les mœurs, mais comme exutoire et système de survie face à la misère, elle réunit aussi les peuples.

Le reggae n’a rien de primaire ou de tribal. Le reggae est tout ce qu’il y a de plus réfléchi. De sophistiqué parce qu’il est une espèce de creuset, de robot mixeur basse vitesse dans lequel viennent s’exprimer, pendant 50 ans et tour à tour, différents grains à moudre. Il fera des détours par le ska, le rocksteady, la soul, puis continuera sa route pour engendrer des rejetons comme le rap, avec Roots Manuva en tête, et le dub nés dans le berceau des soundsystems.

A la base de toutes ses branches : le dub poetry du Jamaïcain de Londres Linton Kwesi Johnson. C’est un reggae rimé et déclamé, à mi-chemin de l’humour de la calypso et de la véhémence de la révolte.

Au tournant de ces années 80′, dès lors que le reggae s’exporte au grand bénéfice des Clash et autres Police, les rimes commencent à dénigrer tout et n’importe quoi. Le ton se durcit, transfiguré par les cadences du dancehall, de la jungle ou de la grime, alourdi aussi par les images de sexe, de mort et de flingues… L’esprit de solidarité défendu par le reggae historique est dévoyé, corrompu et les hommes se mettent à se battre, non plus pour leurs semblables, mais pour défendre leur territoire.

La magie du reggae n’aura pas fait long feu. Qui que nous soyons, qu’on le veuille ou non, nous sommes à des années-lumière des bonnes paroles des rastas. Le monde a changé de drogue et de rythme. Il a changé plus vite que le reggae.

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Une réflexion sur “Veillée d’âmes pour le reggae

  1. […] de Prince Buster ou Yellowman, le raggamuffin des années 1980 se veut la réponse alternative au reggae roots de Bob Marley, Livingstone et les […]

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