Tinariwen, la musique corps et armes

Aujourd’hui à l’affiche de nombreux festivals comme le Coachella, Les Vieilles Charrues ou le Printemps de Bourges, les membres de Tinariwen jouent là où ils enregistrent et là où tout a démarré : sous une tente. Finalement, des tentes nomades aux tentes protégeant la scène, ce n’est qu’une question de taille !

Car Tinariwen est un groupe nomade, un groupe de Touaregs. En tamashek, le langage touareg, Tinariwen veut d’ailleurs dire « les déserts » et vient de « Kel Tinariwen », « les gens des déserts », surnom qui leur fut donné à leurs débuts.

Tinariwen, qu’est-ce que c’est ? Dire que c’est un groupe est à moitié faux, il faudrait mieux les qualifier de collectif : il y a certes un noyau immuable de membres fondateurs et permanents, que l’on retrouvera sur chaque scène de chaque concert et sur chaque couverture d’album, mais c’est également un tas d’artistes invités, qui vont et viennent au gré des compositions.

On peut avoir une certaine conception du musicien, une vision romanesque de l’artiste qui galère, connait la misère et migre de squats en bars minables. Mais ce n’est rien à côté de l’histoire de Tinariwen, qui pendant plusieurs années sera fortement lié à l’Histoire.

Tout démarre avec Ibrahim Ag Alhabib, fils d’un rebelle touareg exécuté sous ses yeux alors qu’il n’avait que 3 ans au Mali. Il découvre, quelques années plus tard, un cowboy jouant de la guitare dans le désert texan, à la télévision. Il prend alors une boite de conserve, un bâton et les câbles de frein de son vélo et se construit ainsi sa propre guitare. Mais n’ayant aucune connaissance musicale occidentale, il accorde sa guitare selon la tradition arabe. C’est le cas, finalement, pour tout guitariste Touareg, qui joue d’un instrument américain tout en en faisant ressortir un son purement africain. Il forme donc, avec d’autres compagnons musiciens, un petit groupe pour animer mariages et autres fêtes.

En 1980, Muammar al-Gaddafi qui rêvait, à l’époque, de former une armée de jeunes Touaregs pour ses campagnes d’expansion militaires propose à tous les Touaregs de Libye une formation militaire. Ibrahim et son groupe s’enrôlent, plus par sentiment d’obligation (rappelons qu’Ibrahim a vu son père se faire tuer sous ses yeux par l’oppresseur) que par libre arbitre.

En 1985, ils sont à nouveau entrainés par des leaders du mouvement touareg Libyens, et c’est lors de ces entrainements qu’ils rencontrent d’autres musiciens, et se mettent à composer des morceaux sous les tentes du camp d’entrainement. Ils se construisent ensuite un studio nomade (qu’ils utilisent toujours) et promettent d’enregistrer gratuitement des morceaux à quiconque leur procurera une cassette vierge. Ces cassettes s’échangent dans tout le Sahara : ils gagnent alors en popularité parmi la communauté Touaregs.

En 1989 le groupe retourne au Mali et s’investit dans le mouvement de rébellion contre le gouvernement de l’époque, au cours duquel un des membres devient un héros parmi les Touaregs, en défaisant, seul, à cheval et à l’épée, un avant-poste armé malien. Un accord de paix est signé en 1991. Tinariwen tombe alors les armes et s’investit corps et âmes dans la musique. Ils ne combattent donc plus sur deux fronts, mais se limitent à une seule contestation : via la musique. Ils enregistrent en 2001 leur premier véritable album, et c’est la reconnaissance internationale, avec, au fil de leur discographie, une liste de fans prestigieux qui se rallonge : Carlos Santana, Robert Plant (Led Zeppelin) Bono et The Edge (U2), Chris Martin (Coldplay), Thom Yorke (Radiohead), Anthony Kiedis (Red Hot Chili Peppers).

Au-delà de découvrir un talentueux groupe de world music, c’est surtout des sonorités qui leur sont chères qu’ils aiment tant dans Tinariwen : celles du blues. C’est incontestable, leur musique du désert est teinté de rock et de blues, d’où la qualification de blues touareg. Pourtant, Tinariwen ne découvre le blues qu’en 2001 suite à ses tournées mondiales. Comment expliquer alors cette parenté ? Rappelons simplement que le blues prend ses racines là où Tinariwen vit : non pas forcément sur les berges du Mississippi comme on le dit, mais en Afrique, exporté de force vers les Etats-Unis à bord des bateaux d’esclaves noirs. Le propos du blues noir est également le même que celui du blues touareg : le déracinement, la misère, la pauvreté. C’est ce que les Touaregs nomment Assouf, la musique des larmes, de la tristesse, de la nostalgie.

Avec une telle histoire, les thèmes y sont forcément liés : conditions des Touaregs, vie nomade, rébellion, oppression … puis avec la fin de la guerre civile, les thèmes changent, l’engagement reste : éducation, redéveloppement, panser les cicatrices laissées par le conflit.

Ils ont sorti fin août leur album Tassili, enregistré, comme chaque album, dans leur studio nomade, sous tente, plantée dans le désert à la douceur des étoiles. Un oasis frais et envoûtant, à mille lieues d’une musique rebelle ou belliqueuse. Comme quoi, on peut s’opposer avec sérénité.

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Une réflexion sur “Tinariwen, la musique corps et armes

  1. […] que lorsque nous en avions parlé pour une émission précédente, j’y ai consacré la rubrique Dix Minutes Une Carrière, et je suis tombé amoureux. Leur blues touareg, la chaleur de leur voix et l’enchantement de ces […]

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